Ne confondez pas la technologie et l’éducation

J’ai lu il y a quelques temps un article au titre provocateur « don’t confuse technology and education« , autrement dit « ne confondez pas la technologie et l’éducation ». Cet article écrit par Pamela Hieronymi, professeur en philosophie à UCLA, m’a intéressé par son point de vue et pour les comparaisons qu’elle établit. A l’heure où de nombreux articles font l’éloge de ces nouveaux outils d’apprentissage que sont Coursera, Udacity ou le tout nouveau EdX, le point de vue de Pamela Hieronymi met en évidence que les enjeux de l’éducation ne sont uniquement liés à la mise à disposition d’informations mais aussi à la manière de les transmettre et de développer un regard critique sur la connaissance

Extraits choisis tirés de cet article paru dans The Chronicle of Higher education

« Ce printemps, les universités de Harvard et le MIT on annoncé qu’ils se lançaient dans une entreprise de 60 millions de US dollars pour mettre à disposition des cours gratuits sur internet. Le mois passé, l’Université de Californie à Berkeley a annoncé qu’elle participerait à cet effort. John Hennessy, président de l’Université de Stanford, a prédit qu’un tsunami technologique était sur le point de toucher l’éducation supérieure. (…)

Pour bien réfléchir à l’avenir de l’éducation, il faut affiner notre compréhension de l’éducation et du travail fourni par les formateurs. L’éducation est souvent comparée à deux autres industries qui ont été bouleversées par internet: le journalisme et l’édition. Ceci est une grave erreur.

L’éducation ne consiste pas en la transmission d’information ou d’idées. L’éducation est la formation nécessaire afin de pouvoir faire usage de l’information et des idées. Depuis que l’information s’est libérée des librairies et des bibliothèques et inonde nos ordinateurs et nos mobiles, la formation prend de plus en plus d’importance. Les éducateurs sont en quelque sorte des entraîneurs personnels en fitness intellectuel. La valeur ajoutée par l’éducateur aux nouvelles technologies est comparable à la valeur qu’apporte l’entraîneur à la salle de sport ou à l’équipement sportif. Il fournit à l’étudiant les outils pour évaluer et utiliser l’information et les idées en lui apprenant à penser par lui-même.

(…) Les podcasts du 21ème siècle peuvent être comparés à des livres d’écoles mais pas à un enseignant du 21ème siècle. Chaque époque a ses autodidactes, ses surdoués, capables d’apprendre par eux-mêmes grâce à des livres. Mais on ne peut pas exiger de tous les citoyens d’en faire de même. Bien entendu, les ordinateurs font bien plus que de délivrer des podcasts. Ils permettent de nouvelles formes de communication. Ils présentent l’information de manière incroyablement plus compréhensible et inimaginable jusque-là. Ils interagissent avec les étudiants, corrigent les travaux pour lesquels il y a des standards clairement définis d’erreurs ou de réussite. Ils peuvent grandement étendre la puissance des questionnaires à choix multiples. Ils peuvent apprendre quels exercices permettent de remédier à quelles erreurs.

Les ordinateurs s’améliorent dans la correction de la grammaire et des expressions dans le langage naturel. Ces capacités doivent être célébrées, mais pas confondues avec l’entraînement fourni par un esprit interagissant avec un autre, notamment lorsque un enseignant détecte ce qui est dans l’esprit de son élève. (Même s’il s’agit de pensées nouvelles ou à moitié formées) il voit comment elles sont reliées à son cours, il sait comment questionner, encourager, challenger, pousser d’une manière ou d’une autre l’étudiant à trouver son chemin hors de la confusion jusqu’à l’expression claire de sa pensée ou à l’expression d’une pensée plus claire ou d’un argument ou d’une analyse plus puissante.

Dans leur entreprise en ligne, Harvard et MIT pourront peut-être évaluer des dissertations littéraires avec des programmes en langage naturel et par le crowdsourcing sous la forme d’évaluation notées par les pairs. C’est comme si les éducateurs de l’élite, en constatant que nous pouvons pas programmer un ordinateur à percevoir ce qui se passe dans l’esprit d’un étudiant de premier cycle, avaient décidé de prétendre qu’en les laissant chercher et discuter entre eux, ils deviendraient capable de développer des idées complexes avec des arguments percutants et qu’ils finiraient par exprimer des avis cohérents et pertinents sur la société, la politique et la culture. En tant qu’enseignante passant beaucoup de temps à diriger des discutions sur des sujets difficiles avec des étudiants, je suis certaine que cette méthode ne fonctionne pas. On produira par contre des diplômés qui lancent des hypothèses qu’ils n’ont jamais vraiment mises en question mais qui d’un point de vue grammatical seront tout à fait correctes ; Ce seront les créateurs de slogans les plus efficaces, ceux qui se montreront les plus confiants en eux-mêmes, qui disposeront de sommes d’argent les plus importantes qui modèleront le futur.

L’éducation a un rôle à jouer parce que les idées comptent. Les régimes oppressifs savent fort bien cela et restreignent le flot des idées (…)

La technologie peut améliorer l’éducation. Elle le fera en partie en nous forçant à réfléchir sur ce qu’est l’éducation et en nous forçant à identifier en quoi le formateur apporte une plus-value sur la machine et en recentrant son travail sur ces aspects-là. »

Ecoles et nouvelles technologies – 1

Il y a quelque temps déjà, j’ai lu un article sur une école privée québécoise où les élèves du secondaire recourraient quotidiennement aux nouvelles technologies dans le cadre de leur école : blog, vidéo, ordinateurs portables constituaient leur quotidien. Titillée par le sujet, j’ai trouvé d’autres articles présentant des expériences similaires dans des écoles américaines et françaises. Ces articles reflètent à la fois l’intérêt porté à ces nouvelles pratiques dans le domaine de l’éducation mais également les questionnements que ces technologies amènent avec elles. Qu’en est-il à Genève ? Une école au moins a lancé le pari d’expérimenter les nouvelles technologies dans ses classes.

Retour sur l’expérience en cours à l’Institut International de Lancy.

Cette école privée accueille des élèves de la première enfantine jusqu’au baccalauréat (programmes en français et en anglais). Au cours des dernières années, elle a progressivement mis en place divers outils technologiques et des cours afin d’offrir un environnement digital aux élèves et à leurs enseignants ; mais également afin d’offrir aux parents la possibilité d’être informé des contenus des cours, des devoirs de leurs enfants, etc. Ces différentes actions culminent cette année par l’introduction des Ipads dans les classes du secondaire obligatoire et post-obligatoire (soit pour des élèves dès l’âge de 11-12ans).

Depuis plusieurs années, des outils relevant des TICE – soit des technologies de l’Information et de la Communication pour l’Education – ont été petit à petit introduits dans les classes:

  • Des tableaux numériques interactifs ont été mis en place dans toutes les classes. Permettant une plus grande interactivité dans la classe, ils remplacent avantageusement leurs précurseurs que sont les tableaux noirs, blancs ou surtout les acétates rétro-projetés.

  • Une expérience a également été tentée une année durant avec des ordinateurs portables dans des classes de terminale.

  • Un wiki a été mis en place visant à informer parents et élèves (absents pour une quelconque raison) de l’avancement des cours, des exercices réalisés en classe et des devoirs.

Parallèlement, des cours de « Technologie et informatique » font depuis plusieurs années partie intégrante du cursus des élèves. Ces cours ont à la fois pour but de présenter aux élèves les technologies classiques (du roulement à bille aux voutes, treillis, haubans, etc.) et de les familiariser aux logiciels informatiques courants au travers de projets complets. Ainsi, un projet peut-il mener les élèves de la conception ergonomique d’une maison au dessin bi- puis tri-dimensionnel sur un logiciel d’architecture jusqu’à la réalisation d’une maquette en carton ou contreplaqué. Les connaissances informatiques ainsi acquises sont ensuite mises à profit dans d’autres cours: Présentation d’un exposé en utilisant un logiciel de présentation, intégration de petites vidéos, etc.

L’école propose également aux élèves de se former aux médias, à la communication écrite et la rédaction de type journalistique, notamment par la rédaction d’un blog.

Cette entrée en matière avec les TICE n’a pas soulevé de grands questionnements ni de la part des élèves, ni de celles des parents. Le réel challenge se situerait plutôt au niveau de l’adoption de ces nouveaux outils par les enseignants et de leur utilisations dans les cours.

L’introduction des IPads cette année a par contre provoqué de nombreuses réactions dont il sera question dans un prochain article.